A lire ! Publication de la nouvelle gagnante du concours de nouvelles « Femmes d’ici et d’ailleurs »

Dans le cadre de son partenariat avec Passion d’auteur, le blog de Kirographaires publie la nouvelle gagnante du concours portant cette année sur le thème « Femmes ici et d’ailleurs » !

Félicitation à l’auteur, Christiane Willemse  pour Reflets de femmes !

***

Magali observe avec effroi, l’inquiétant reflet que lui renvoie le miroir de sa chambre lorsqu’elle se penche vers lui. De cruels petits yeux noirs la toisent avec condescendance. Ce regard qu’elle ne reconnait pas, lui glace le sang. La chevelure aussi ne lui appartient pas. Magali arbore de longues boucles blondes et la créature au miroir a les cheveux clairsemés et rêches comme du papier émeri. Elle fait penser à la vieille harpie que l’on rencontre dans les contes pour enfants.

A chaque fois que la jeune femme tente de capter sa propre image, c’est cette forme hideuse qui s’interpose entre le miroir et elle-même. Epouvantée, elle se prend le visage entre les mains et s’interroge. Elle ne peut s’expliquer cette bizarrerie gardée secrète jusqu’à ce jour.

Cela fait des mois que Magali n’a plus mis le nez dehors. Ce matin, elle se décide enfin à sortir, encouragée par une belle éclaircie qui squatte le gris du ciel. Elle avance, tel un automate déboussolé, à petits pas incertains, humant l’air frais du printemps qui approche à tire-d’aile.

Avec hésitation, elle s’engage dans la rue de l’église, longeant la façade de la boulangerie. Elle doit absolument éviter de regarder dans la vitrine, de crainte de voir surgir à nouveau l’hideuse image en surimpression.

Ensuite, Magali contourne le rond-point au bout de la rue et se dirige vers le petit parc en contrebas. Sur un banc, un SDF frileux se recroqueville à son passage. Quelle image offre-t-elle à cet homme prostré ? Est-ce aussi l’horrible apparence que lui renvoie le miroir qui s’imprime sur les rétines du sans-abri ?

L’individu relève la tête vers la jeune femme et leurs yeux se croisent brièvement. Dans son regard, Magali lit une sorte de stupeur. Il se lève promptement en marmonnant quelque chose d’inintelligible, prend son baluchon et quitte le parc d’un pas mal assuré. Pourquoi ce départ précipité ?

Comme un étau qui se resserre sur elle, la jeune femme éprouve une inquiétude croissante :

sa physionomie a, de toute évidence, effrayé l’homme. Aucune explication rationnelle ne peut étayer cet étrange phénomène.

Et s’il s’agissait de l’apparence exacte, qu’elle aura dans une soixantaine d’années ? Le visage s’est affaissé, les rides se sont creusées, comme les méandres profonds d’un ruisseau dans un sol de campagne. La peau au reflet jaunâtre est devenue flasque et fripée tel le papier journal chiffonné dans la corbeille.

Tout parait confus dans sa tête. Son cerveau ressemble à un gros cocon ouaté, débranché de toute réalité. Il faut qu’elle retourne au plus vite chez elle.

Essoufflée par sa promenade, la jeune femme grimpe l’escalier et se précipite dans sa chambre. La pièce est spacieuse et un doux soleil filtre au travers de jolis rideaux de tulle blanc. Contre le mur, au-dessus de la commode, trône un superbe miroir vénitien. Un foulard multicolore recouvre la surface réfléchissante. Osera-elle soulever le carré de tissu et observer à nouveau son reflet ? Un frisson la parcourt. Elle veut savoir, coûte que coûte.

Du bout des doigts, elle saisit l’étoffe qu’elle repousse en arrière lorsque l’affreuse créature, qui ricane à gorge déployée, réapparait. De vilains chicots ornent sa bouche ridée.

Magali observe, incrédule, l’immonde créature. S’agit-il de la matérialisation d’une de ses angoisses ? Magali s’empare d’un vase sur la commode et le lance de toutes ses forces contre le miroir qui se brise. L’image grotesque disparait en mille petits morceaux réfléchissants. Magali respire. Elle regarde ses mains. Comme un funambule débutant, en équilibre précaire sur son fil, elle va basculer dans un état de conscience modifiée. Elle regarde, hébétée, autour d’elle et ne reconnait pas du tout le lieu.

Soudain un cliquetis la fait sursauter, la porte de la pièce où elle se trouve se déverrouille et une infirmière pénètre dans la chambre ornée de barreaux.

– Alors, Mademoiselle Malleu, comment vous sentez-vous aujourd’hui ? Vous plairait-il d’aller faire une promenade dans le parc, ce matin ? Cela vous ferait du bien de rencontrer d’autres pensionnaires, non ?

Interloquée, Magali regarde l’infirmière de L’Institut des Deux chênes, centre psychiatrique renommé de la région bruxelloise. Cela fait plus de six mois qu’elle est internée dans ce centre, où l’on soigne la schizophrénie avec succès. Elle n’a plus réintégré sa demeure depuis l’incident de scooter de l’été précédent. Et pourtant ses pensées l’y rattachent encore et son imagination l’y transporte régulièrement.

Magali emboîte le pas à l’aide-soignante et se retrouve à l’extérieur. Les oiseaux gazouillent dans la lumière dorée. Sous un arbre centenaire des patients silencieux sont assis sur un banc. Parmi eux, Magali aperçoit Vincent, un jeune homme d’une trentaine d’années, qui lui fait de grands signes amicaux. C’est le seul résident du centre avec qui Magali a pu nouer un lien affectif. Il se lève à son arrivée et lui chuchote qu’il à un secret à lui dévoiler.

D’un sac en toile de jute, qu’il a déposé derrière le banc, il extrait un petit objet que Magali a tôt fait de reconnaître : il s’agit d’un petit miroir de sac-à-main. Il le tend à la jeune femme qui recule, pétrifiée. Intuitivement, il sent qu’il touche à l’origine du mal-être de Magali. Avec un grand sourire, il l’encourage à jeter un coup d’œil, malgré l’anxiété qu’il lit dans les yeux de la jeune femme. Il lui prend la main avec douceur et lui présente son image.

Et soudain le miracle se produit, Magali observe avec étonnement son vrai visage aux longues boucles blondes et au teint de porcelaine. Plus de trace de l’horrible faciès ricanant. Son soulagement est immense. Elle ne peut retenir ses larmes. L’intime fêlure psychologique qui la tourmentait est en voie de cicatrisation.

Magali sent que la femme d’ailleurs qu’elle était devenue, cède enfin le pas pour une femme d’ici, bien ancrée dans le présent.

FIN

***

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3 réflexions sur “A lire ! Publication de la nouvelle gagnante du concours de nouvelles « Femmes d’ici et d’ailleurs »

  1. Andrée Lemmens dit :

    Bravo! magnifique texte, Christiane.

  2. charier dit :

    très réussi, oui, bravo

  3. C. Willemse dit :

    Merci ! Depuis un recueil de 10 nouvelles reprenant la nouvelle gagnante à vu le jour: il s’agit d »‘Instants insolites ». A paraître en janvier 2013.

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